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Touché coulé

par nicolas depoutot, architecte.

Aujourd’hui, comme tant d’autres architectes, je m’use et m’épuise face à des conditions d’exercice sans cesse dégradées. De plus en plus d’agences tirent la langue, voire tirent le rideau. De moins en moins de diplômés en architecture trouvent un travail durable, ce qui semble les contraindre à se lancer dans un exercice en nom propre, dans des conditions de pérennité plus que ténues.

Qui ne peut témoigner de l’accroissement de nos difficultés à exercer sereinement ?

Qui n’a jamais entendu nos aînés raconter les temps fastes voir héroïques, pourtant pas si anciens ?

N’est-elle que conjoncturelle la crise des architectes ? Non, si la crise financière n’arrange rien, le mal me semble plus profond.

Le cas emblématique des fabricants de cierges qui ont fait faillite un à un à la fin du XIXe siècle est bien connu. La nécessité de faire de la lumière dans l’obscurité n’avait pas disparu, Thomas Edison avait juste inventé une manière plus sûre et plus efficace de s’éclairer.

Aujourd’hui, le besoin d’architecture n’est pas démenti. L’architecte reste une figure vivace dans l’imaginaire général. Les milliers de jeunes (1) qui veulent chaque année se lancer dans des études d’architecture en sont un témoignage.

Nous sommes juste dépassés par une impitoyable marche, en arrière et forcée pour certains, en avant et salvatrice pour d’autres, qui fait de l’architecte maître d’œuvre indépendant un animal menacé.

Comme jadis les fabriques de cierges, nos fabriques d’architecture (2) sont en voie de disparition. Poussés par un vent d’ultra libéralisme généralisé, des Thomas-Edison du montage financier et de la construction réinventent chaque jour les procédures juridiques et opérationnelles qui nous poussent hors champ de la construction publique. Il n’y a pas si longtemps, les pavillonneurs et autres promoteurs l’avaient fait par application de formules qui nous ont coupés irrémédiablement d’une très grande part de la commande privée.

Notre mode d’exercice de petites entités économique, fondé sur la réactivité et le dialogue patient et élaboré avec nos commanditaires est désormais obsolète. Répétition (3) , rapidité et économie(s), conditions quasi exclusives de la réussite de nos opérations, sont devenues l’alpha et l’oméga de nos relations contractuelles. Les délais se raccourcissent peut-être encore plus vite que les budgets (4) et un fossé se creuse entre les attentes simplistes de nos commanditaires et notre volonté à penser toujours plus loin que la commande. Eux ne font qu’attendre ce qui se fait dans tous les domaines de l’économie et en particulier dans le champ des services (vite et pas cher). Nous, dans une sorte de repli à la fois paranoïaque et mégalomane (5), nous nous arc-boutons sur l’intérêt public de la création architecturale (6) que nous serions les seuls à mesurer et à apprécier. Peu nombreux sont les fabricants de cierges qui ont anticipé sur la marche du monde, comprenant les attentes et les possibilités d’un marché en mutation. Les moins riches, les moins visionnaires et peut-être les moins instruits sont morts, certains ont revendu leurs affaires au bon moment, d’autres ont fait évoluer leur business. Nous devons suivre ce type d’exemple que l’on peut décliner tous azimuts.

Ne devons-nous pas renoncer à quémander toujours plus de temps et de moyens, puisque ces ressources s’épuisent pour nous comme pour tous ? Ne devons-nous pas renoncer définitivement à revendiquer cette capacité à embrasser tous les marchés à toutes les échelles, puisqu’on nous demande toujours plus d’une spécificité qui serait l’assurance de garanties ? Ne devons-nous pas prendre la mesure de la faiblesse du poids économique de nos entités artisanales, puisque cela nous disqualifie dans le monde en général et celui de la construction en particulier ?

Répondre à cela autrement que par des renoncements semble difficile. C’est même un déchirement lorsqu’on a tenu, plus ou moins longtemps, en cherchant à se persuader que « si jusqu’ici tout va mal, ça ira mieux demain ! » Alors, comment finir sur une note optimiste ?

Peut-être en se disant que la chrysalide va se muer en un beau papillon. Il faut quand même tenir compte que pour réussir cette mutation il conviendra de quitter notre tour d’ivoire, notamment pour nous ouvrir aux notions élémentaires mais négligées de disciplines comme le marketing et le management (7). Il faudra certainement aussi quitter le rôle de l’assiégé dans lequel certaines de nos organisations professionnelles nous laissent trop souvent nous complaire (8).

Peut-être aussi en méditant cette phrase attribuée à Thomas Edison, notre héros : « Je vais rendre l’électricité si bon marché que seuls les riches pourront se payer le luxe d’utiliser des bougies. ». Mais imaginer que les seules (de nos) fabriques d’architecture qui vont perdurer ne seront vouées qu’à produire du service pour les privilégiés m’enfonce un peu plus…

  1. Des milliers par école  !
  2. Là je distingue nos fabriques artisanales faites de quelques collaborateurs, aux manufactures d’architecture qui agrègent les compétences et où les salariés se comptent par dizaines.
  3. Je pense à la répétition des procédures de type ISO, mais aussi à la répétition forcément contestable de modèles architecturaux…
  4. Désormais, il arrive fréquemment que nos contrats donnent plus de temps à l’approbation de notre travail qu’à son élaboration…
  5. Valeurs qui caractérisent notre profession pour nombre de ceux qui en sont extérieurs, mais que l’enseignement de l’architecture me semble trop souvent cultiver…
  6. Attestée par le sacro-saint article premier de la loi dite «  Loi de 1977 sur l’architecture  ».
  7. Ces disciplines sont méprisées par ignorance par la plupart de nos confrères, mais aussi parce qu’elles seraient trop éloignées de nos valeurs (voir note 5). Elles sont notoirement absentes des enseignements dispensés dans les écoles d’architecture.
  8. En Lorraine par exemple, le conseil de l’ordre s’est mué en croque-mitaine, traquant les confrères «  fautifs  ».