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Dumping  : du développement durable à la contraction éphémère.

par François Guibert , architecte, co-président d’a&cp

Nous vivons un moment historique. Le dé­ve­lop­pement durable investit toutes les sphères de la société et de l’économie, particulièrement celle de l’architecture. Paradoxe d’une époque qui se goberge de durable alors même qu’elle installe une société de l’éphémère.

Le monde de l’architecture ne peut se satisfaire de cette posture «  trendy  ». Nos édiles, nos vecteurs médiatiques, tout ce qui compte de pouvoir décisionnaire ne semblent plus avoir pour ambition que de tout estampiller du sceau magique  : «  développement durable  ».

Pourtant, étymologiquement ces deux mots portent sens  :

- Développement  : ce qui permet d’augmenter l’ampleur, d’assurer la croissance, de cultiver…

- Durable  : ce qui pousse à durer longtemps…

Si nous confrontons ces termes à la réalité de nos agences, qu’observe-t-on  ?

Un manque de temps exacerbé pour les études, qui n’a d’égal que la pauvreté des moyens imputés à ces dernières. Or, il est prouvé que la qualité de la conception, donc des moyens qui lui sont attribués, est fondamentale pour la durabilité d’un bâtiment.

Ce ne sont pas les architectes qui l’affirment mais le très sérieux Ministère de l’Économie dans son «  guide relatif à la prise en compte du coût global dans les marchés publics de maîtrise d’œuvre… une politique d’achats publics intégrant les exigences de développement durable.  » (Ouf  !)  : La conception ne pèse guère que 2 % du coût global contre 10 % du coût immédiat. Cependant, les choix opérés lors de cette phase engagent 10 % des coûts de réalisation mais 90 % du coût. Il est donc essentiel d’accorder à la conception l’attention qu’elle mérite, tant en termes de délais que de financement. Des délais et des financements trop serrés dans les phases de conception conduisent généralement à des surcoûts et des sous-qualités durablement dommageables pour la personne publique. Dont acte.

La prise en compte du développement durable nous impose de dégager les moyens pour revisiter nos pratiques. Il est donc regrettable que l’architecte ne se (re) positionne pas au cœur du projet.

Si nous voulons réussir le développement de l’homme dans son cadre bâti, investir le champ des possibles, ne voulons pas être les hérauts de la contraction éphémère, ne voulons pas d’une conception interrompue génératrice de projets avortés, alors cessons ce dumping exacerbé.

En tuant nos agences, il tue la mission d’intérêt public dont nous sommes garants. Certains maîtres d’ouvrages ont certes leur part de responsabilité. Mais ne négligeons pas la nôtre.

Jamais l’indépendance de l’architecte n’a été aussi nécessaire quand le grand maelström du Partenariat Privé Public vient marginaliser le critère qualité architecturale au profit du critère prix. L’esprit de la loi de 1977 affirmant l’intérêt public de l’architecture est en danger.

Partout la règle du toujours moins pour toujours plus montre ses limites. Alors ne succombons pas à la tentation destructrice assimilant nos prestations dites intellectuelles à des marchandises manufacturées.

Notre devoir et notre responsabilité sont d’acquérir au sein de nos agences une véritable culture de gestion et de management pour diffuser une image de compétence et de professionnalisme. Ayons l’ambition de notre savoir, sans prétention, mais avec fermeté.

Pourquoi  ? Tout simplement pour se donner les moyens de perpétuer la noblesse d’un métier passionnant vieux comme les prémices de l’activité humaine.

Alors, chers confrères, gagnons des commandes mais pas à n’importe quel prix… Foin du dumping et sa cohorte de dégâts sociaux et collatéraux mondialisés ! Il se retourne forcément contre nous et le maître ouvrage.

Installons nos agences dans un véritable développement durable et non dans cette contraction éphémère, fille avorton du dumping. Si rien ne nous oblige à être intelligent, rien non plus ne nous l’interdit. Sous-estimer ses honoraires, donc sa valeur c’est  :
- Décrédibiliser son propre travail
- Détruire à court terme sa propre structure
- Conforter une spirale déflationniste et des référents à la baisse
- Dégrader les relations entre partenaires de la Maîtrise d’œuvre
- Créer à terme des tensions avec le maître d’ouvrage
- Ignorer les futurs utilisateurs

Et surtout dégrader durablement l’image des architectes, laissant le champ libre de l’architecture au seul pouvoir matériel. N’oublions pas que si nous devons être exigeants de la matière, nous devons aussi assouvir les intuitions de l’esprit.

Dans cette époque où l’on tresse des couronnes de lauriers sur les tempes « argentées » du moins-disant, faisant fi de la qualité, revendiquons sans honte notre volonté d’installer au cœur du projet architectural son essence même  : l’être humain. Sachons exiger des maîtres d’ouvrage les moyens de la qualité et bannissons l’argumentaire à courte vue «  si ce n’est pas moi ce sera un autre…  ».

Ne soyons pas les Tartuffe de la beauté bafouée, c’est une œuvre de salut public  ! Si l’État, lucide, reconnaît qu’une rémunération insuffisante génèrera à terme des surcoûts et des sous-qualités, prenons-le au mot dans nos négociations.

Jamais le débat sur la ville et l’aménagement du territoire n’a suscité autant de promesses, la recherche et la créativité n’ont été aussi indispensables pour réinventer notre métier.

Jamais il n’a été constaté une telle stagnation des budgets et régression des honoraires, alors même que l’adaptation aux nouvelles règles impose des moyens supplémentaires.

Jamais s’inscrire dans une société en mutation n’a nécessité ce temps si passionnant de la réflexion.

Alors réussissons le développement humain dans un cadre durable lui permettant de retrouver le sens de cette civilisation qui lui échappe.

Mais réussir le développement de l’homme, c’est aussi bannir le «  dumping  », cette contraction de l’éphémère.

  • illustration Anthony Jeamet, architecte

    illustration Anthony Jeamet, architecte