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Visite de chantier

par Boubacar SECK, architecte , architecte

À l’origine, il s’agit comme souvent d’un dessein  : la volonté de laisser sa trace. Ensuite s’en suit un dessin, le projet.

«  Naissance d’un pont  » raconte la réalisation d’un de ces rêves fous, en l’occurrence un titanesque pont suspendu, dans la ville imaginaire de Coca en Californie.

Coca est un ghetto du gotha, constitué d’hommes repus et de multinationales, autour duquel gravite la nouvelle plèbe  : les ouvriers, les immigrants, les bûcherons et les Indiens autochtones.

Le nouveau maire John Johnson­, surnommé le «  Boa  », est un homme ambitieux. Il pense qu’il y a «  trop d’Europe et ses vieux bâtiments bourgeois  », se tourne vers l’urbanisme déjanté des Émirats. Il veut sortir sa ville de la torpeur, «  de l’anonymat provincial où elle sommeillait pour la convertir à l’économie mondiale, en faire la cité du troisième millénaire, polyphonique et omnivore, dopée à la nouveauté  ».

Maylis de Kerangal est une architecte des mots. Elle conte, en la modernisant, l’une des plus vieilles histoires du monde  : le désir des hommes d’apprivoiser la nature et de domestiquer l’espace. Elle décrit minutieusement, à la manière d’une enquête, toutes les phases d’un grand projet  : le rêve démiurgique du Prince, les auditions du concours, la conjoncture économique, les conjectures des appels d’offres, les contrats de cent cinquante pages, la main-d’œuvre variable ajustable, les études techniques, le rapport au paysage et à l’espace, les plannings de fous, les blocages des écologistes (un oiseau de quelques dizaines de grammes nichant dans les eaux du fleuve risque de compromettre le projet), la réalisation et ses inévitables impondérables…

Un pont se fabrique avec des câbles, des piles, un tablier. Chaque élément de la mégastructure correspondant métaphoriquement à l’histoire de la ville et de ses habitants. Ces histoires s’imbriquent en même temps que les éléments du pont s’as­semblent.

Maylis de Kerangal nous invite dans un monde pas si imaginaire qu’elle l’annonce  : Ralph Waldo, architecte célèbre et secret de Sao Paulo  ; Mo Yun, ex-mineur chinois tournant le dos à Datong pour la ruée vers l’Ouest  ; Katharine Thoreau, mère de famille entre white trash, Sex and the city et Tea Party, Soren Cry sorti des patelins mornes et bagarreurs du Kentucky, un caïd du South  ; Sanche Cameron le grutier  ; Summer Diamontis la pasionaria du béton, Shakira Ourga l’intendante venue du froid de Russie­  ; Duane Fisher et Buddy Loo, peau rouge et peau noire aux sangs mêlés, sont les régionaux de l’étape et enfin toute une flopée de personnages aussi vrais qu’imaginaires.

Mais, il y surtout Georges Diderot, le chef de chantier, philosophe hyper matérialiste et cabotin. Il annonce la couleur  : «  Je ne veux pas du sabre de flamme, de faisceaux qui sculptent, d’ampoules qui appuient, toute cette saloperie de grandiloquence. Ce qui me plaît, c’est travailler le réel, faire jouer les paramètres, me placer à la culotte des choses. Le tablier sera un trait simple comme une ligne de fuite, on fera toucher les matières, le fleuve, la ville, la forêt…  »

Diderot est un businessman suicidaire, Bob Denard de la construction et cowboy laconique «  à la fêlure secrète dévoreuse de mille autres  ». Maylis de Kerangal propose une visite de chantier sans casque ni chaussure de sécurité. On est lové dans sa solitude de lecteur parcourant le pont et les visages venus de Dunkerque, de Chine, de Yacoutie du Nord, de Russie et du Kentucky dans un roman-monde.

Elle nous (pro) mène dans une vibrante musique de la langue, une épopée humaine. Une odyssée immobile où Ulysse et ses acolytes ont pris nos visages.

«  Naissance d’un pont  » est un texte de fondation(s), au propre comme au figuré. Et on sait que pour s’élever, il faut commencer par creuser. Là, c’est profond  !