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Dumping des honoraires et intérêt public de l’architecture

par lionel carli , vice-président du conseil national de l’ordre des architectes — cnoa

Depuis plusieurs années, nous constatons une offre de prix de plus en plus basse de la part des architectes.

Cette situation est actuellement exacerbée par la crise économique, qui conduit les confrères à tirer systématiquement les propositions vers le bas dans l’espoir de résister et passer ce mauvais cap.

Recherche vaine et totalement erronée d’un objectif de sortie de crise, qui plus est dévastatrice pour la profession à court et long terme, et, à l’issue duquel elle risque de ne pouvoir se relever.

Une fois ce constat posé, nous devons nous questionner, maîtrise d’œuvre et maîtrise d’ouvrage, sur la défense de l’intérêt public de l’architecture dans cette recherche du prix le plus bas, et sur nos responsabilités partagées.

Quand l’une incite, par son mode de dévolution des marchés, aux prix bas, l’autre accompagne la demande, de peur d’être sortie du jeu.

Quand l’une est prête à sacrifier l’intérêt public, aux profits risqués du court terme, l’autre pense pouvoir continuer à le défendre, en acceptant de ne pas en revendiquer les moyens.

Mais quel respect de l’intérêt public, quand on ne réclame pas les moyens permettant de rester en situation de faire  ?

Quel respect de l’intérêt public, quand la dimension culturelle de l’acte architectural disparaît au profit d’une prestation réduite au simple niveau d’une transaction  ?

Quel respect de l’intérêt public, quand l’acte de bâtir se réduit au seul volet technique, épuisant de fait le volet qualitatif, le volet culturel, par insuffisance de moyens affectés  ?

Quel respect de l’intérêt public, quand on réagit tel un «  prostitué  » aux ordres de son «  proxénète  » de client  ?

Inévitablement, il est à craindre que la dérive des prix bas ne nous entraîne vers une situation d’abandon de l’intérêt public, de ce pilier fondamental de la loi de 1977. Car le recours au dumping des honoraires, c’est  :

Ne plus pouvoir se mettre en situation économique de remplir sa mission.

En ne pouvant plus affecter les moyens nécessaires à l’exécution de sa mission, l’architecte se met en position de fragilité au regard de ses obligations contractuelles. Il initie le contentieux. Il exclut l’intégration de compétences connexes nécessaires à la bonne réalisation de l’ouvrage, de la mission. Il contribue à discréditer la profession et à l’affaiblir.

Ne plus se donner les moyens de se former, de se mettre ou se maintenir à niveau.

Insuffisamment rémunéré pour accomplir sa tâche, l’architecte ne parvient plus à assurer sa formation continue, pourtant essentielle à sa survie, et obligatoire tout au long de sa vie professionnelle.

Ne plus avoir les moyens de mettre à jour ses outils de production.

Les stratégies d’investissement de­viennent simples, car il n’y en a plus. Faute de capacité, les outils ne sont plus opérants, deviennent obsolètes, entraînant perte de performance et de compé­ti­ti­vi­té.

Ne plus mettre l’acte architectural au premier rang de l’acte de construire.

La notion de «  service minimum  » d’une mission de maîtrise d’œuvre au rabais, écartera de facto la dimension créatrice et culturelle de notre acte, pour ériger en règle d’or le seul aspect économique. Dans cette perspective, la technique en pâtira également, car elle se réduira à la recherche de la solution constructive la plus simpliste et la moins onéreuse. De ce fait, elle condamne l’innovation, à terme elle se condamne également.

Ne nous y trompons pas, ce n’est pas la crise que nous traversons qui est la cause de ce mal qui ronge la profession.

Disons plutôt qu’elle ne fait que mettre en lumière des pratiques répandues depuis de trop nombreuses années.

Insidieusement, les responsabilités supplémentaires qui pèsent sur l’architecte à travers la complexification des missions de maîtrise d’œuvre, en cela étoffées au gré des années par l’augmentation des normes et règles nouvelles, triplées de la recherche incessante de performances de tous poils (acoustiques, scénographiques, ergonomiques…) pour lesquelles l’imagination des maîtres d’ouvrage semble ne pas avoir de limites, ont déjà fait des ravages dans notre rémunération.

La plupart des architectes ont déjà absorbé, plus ou moins consciemment, ce surcroît de travail et de responsabilité dans le cadre des missions conventionnelles, mais sans la rémunération complé­men­taire correspondante. De ce fait, ils ne peuvent y affecter les moyens humains, techniques et économiques nécessaires à l’exécution de ces tâches ou missions complémentaires pour lesquelles ils ne sont pas formés.

Alors, le règne de l’improvisation et de «  l’à-peu-près  » s’est installé avec tous les risques qu’il engendre, y compris celui du discrédit.

L’accumulation des contraintes constructives qui s’imposent déjà à nous, par le biais des nouvelles réglementations thermiques, va encore s’amplifier avec la mise en œuvre des bâtiments post-Grenelle. Comment faire face à cette masse impressionnante de travail et de responsabilité qui va continuer de s’abattre sur nous, si nous ne revendiquons pas l’obtention des moyens pour mener à bien ce défi, cet enjeu de société.

Ajoutons maintenant la crise économique qui entraîne les maîtres d’ouvrage à vouloir produire autant mais pour le même prix — alors que les exigences réglementaires se sont renforcées, complétons par les entreprises incitées à faire des offres anormalement basses pour résister — alors que la performance de l’ouvrage et sa mise en œuvre sont de plus en plus pointues, et nous fabriquons un cocktail explosif pour la maîtrise d’œuvre qui est contrainte de subir cette «  double peine  » – pourcentage de rémunération à la baisse sur masse de travaux se restreignant (financièrement mais pas techniquement). C’est toute la maîtrise d’œuvre qui pâtit de cette spirale de rémunération allant à l’inverse de la proportion du travail fourni et de la responsabilité engagée.

Alors que nos élus politiques et que nos concitoyens prennent la mesure des enjeux de société portés par le développement durable, ne nous trompons pas d’objectif, et soyons à la hauteur de leurs attentes si nous ne voulons pas risquer d’être désignés comme les responsables d’un éventuel échec sur ce «  pari d’avenir  ».

Aussi, il est urgent de sensibiliser la maîtrise d’ouvrage sur la juste rémunération découlant de l’importance des tâches de maîtrise d’œuvre, et de moraliser les architectes sur leur remise de prix à travers la valorisation de leur prestation par l’analyse de leur temps de travail.

Ce n’est qu’en travaillant dans cette direction que nous pourrons relever les immenses défis d’aujourd’hui et préparer sereinement ceux qui nous attendent demain.