développement durable

Esthétique de l’usage

D’autres images d’usage, créations spécifiques d’architectes cette fois, mériteraient une étude plus approfondie. Ce sont tous les schémas et diagrammes utilisés par les architectes dans la présentation de leurs projets afin d’expliquer à leur commanditaire l’articulation des usages à la forme construite. Le chef d’œuvre du genre est pour moi le projet de villa au bord de la mer Una piccola casa ideale de Gio Ponti (1939)(1) qui associe, dans une esthétique détendue assez éloignée de la puissance du réalisme artistique de l’époque, schéma fonctionnel, plan coloré et vues perspectives d’usages de toute beauté. L’histoire de ces représentations reste à faire et le genre connaît aujourd’hui un nouveau souffle : tous les jeunes architectes japonais accompagnent la présentation de leurs projets de diagrams à l’expression très élaborée, véritables formes d’usages parfois assez éloignées de la commande et que les maîtres d’ouvrages doivent découvrir avec étonnement (2).

« Et si la révolution artistique du siècle à venir devait passer par l’abandon progressif de la distinction entretenue en Occident entre des objets qui sont artistiques et d’autres qui ne le sont pas (…) ? Toutes sortes d’objets encombrent les chemins de la terre. L’ homo estheticus se moque des objets et des monuments. Ce qu’il veut avant tout, ce sont des sensations. Le terme esthétique vient du grec aisthêtis qui signifie la sensation. Il faut débarrasser l’horizon des objets inutiles, libérer l’esprit, émanciper le regard. Il faut accorder plus d’attention au monde qu’à ses représentations. Il faut accorder plus d’attention à l’attention elle-même. Un continent inconnu attend encore d’être découvert, un continent irréductible aux oppositions entre ce qui est lointain et ce qui est proche, entre ce qui est intérieur et ce qui est extérieur. Pour celui qui sait regarder, il n’y a pas de différence entre la nature de ce qui est loin et la nature de ce qui lui permet d’en saisir l’essence, son regard. Pour le regardeur véritable, l’horizon est toujours à l’intérieur. (…) Comme le dit James Turell, « the perception is the medium » »(3). Ce texte, véritable programme phénoménologique sans jargon reprend le thème de conclusion de « Usage et architecture » de Daniel Pinson : « C’est donc toute une autre conception de l’architecture qu’il faut refonder, dans son articulation à la science (qui peut l’instruire dans ses méthodes et ses techniques) et à l’usage (qui intègre au-delà de l’utilité, les niveaux symboliques et esthétiques). L’attention (…) est une perspective qui va dans ce sens dès lors qu’elle implique la fréquentation assidue de l’objet esthétique, une découverte qui sollicite la sensibilité et l’intelligence, à la fois en attente et en recherche. Elle est dans ce sens « une contemplation active, exploratrice et en même temps interrogative et naïve, une contemplation qui par essence laisse être l’objet et se déploie dans la durée » »(4).

Cette attention pour l’œuvre, loin du plaisir de la nouveauté provoqués dans la donation de l’art spectaculaire, s’étend au cadre bâti dans la durée, le quotidien, dans le monde de la vie cher à Husserl et dont Bruce Bégout a montré ce qu’il cache sous le paisible processus de familiarisation, de combat intérieur entre deux tonalités affectives fondamentales : confiance contre angoisse(5).

1 Domus 1 1928-1939, Taschen, 2006, pp.516-522
2 Le n°100 de la revue GA Houses, par exemple, contient un très grand nombre de ces diagrams. Ceux de la star montante Sou Fujimoto pp.262, 264 et 266 expriment la variété et l’efficacité de ces petits dessins aux grand desseins.
3 Guy Tortosa, Pour un art in visu – manifeste (esth)éthique, in Gilles Clément, Les jardins planétaires, Jean-Michel Place, 1999
4 Daniel Pinson, op.cit. p.185 qui cite Jean Lacoste, L’Idée de beau, Bordas, 1986, pp.115-121
5 Bruce Bégout, La découverte du quotidien, Allia, 2005