développement durable

L’esthétique de l’usage

par hugues touton , architecte

Je profite de la voie ouverte par Stéphane Hirschberger. Je développerai ici l’idée de la mise en oeuvre des « renoncements inéluctables » qu’évoquait notre confrère et auxquels l’architecture se doit de participer, j’y chercherai également quelques pistes de compensations.

Un avenir incertain

La question environnementale est maintenant au coeur de notre société : la structure technoadministrative s’est emparée du thème, les experts, les contrôleurs prolifèrent et le charme naïf de croire pouvoir sauver le monde cède petit à petit la place à la lourdeur règlementaire subie, à l’application aveugle des normes par des techniciens très spécialisés et très compétents dans des domaines minuscules. La cohérence du tout, le sens, s’effondrent dans le fragment au moment où l’horizon se bouche ; la Crise, là de suite, mais les pénuries ensuite et l’inévitable rétrécissement de l’espace qui en découlera, de l’espace public – le drame de la rurbanisation n’est déjà plus seulement esthétique – et de l’espace privé ; on sourit aujourd’hui avec nostalgie au slogan de la fin des années 80 : « Le luxe c’est l’espace ».

De moins en moins d’espace et probablement de moins en moins d’objets. Nombreux sont ceux qui doutent aujourd’hui de la possibilité même d’un Développement Durable et les penseurs qui, dès les années cinquante, ont initié la remise en cause des bienfaits de la croissance, de la technique, du progrès - Ellul, Jouvenel, Dumont, Illich et d’autres - sont de plus en plus réédités et relus.

Décroissance de la production et de la consommation d’objets inutiles… Notre imaginaire est tellement colonisé par l’idée de croissance infinie qu’il nous est pourtant impossible d’imaginer son arrêt.

Une lassitude des images, une critique de la forme

Les architectes sont quant à eux de grands consommateurs d’images. L’originalité est un de leurs moyens de vivre. Elle peut en devenir un but. L’accélération de cette consommation de formes détachées des usages - qui en sont pourtant la raison d’être - n’est pas sans rapport avec la frénésie contemporaine pour des objets peu utiles et dont le rythme de péremption s’emballe.

S’attaquant plus récemment à l’ego des architectes dans un article sur le Pritzker Price 2006 de Paul Mendes da Rocha, Richard Scoffier fait ce rappel important : « Comme si ce prix qui distingue enfin un architecte peu médiatisé, ne pouvait être décerné qu’à des auteurs qui s’enferment dans une certaine démesure, (…) des donneurs de leçons un peu péremptoires qui semblent avoir oublié le principe essentiel de tout acte constructif (l’affirmation de l’accueil, de la protection, de l’ouverture aux possibles et à toute forme d’appropriation) pour préférer se plonger corps et âme dans les délices morbides de l’affirmation du geste même. » [1]

Cette idée que l’architecture n’existerait qu’au-delà de l’usage a déjà pu traverser chacun d’entre nous ; au-delà de l’usage et « dans un ensemble de qualités qui en font une oeuvre d’art, un objet capable, par sa force esthético-symbolique de transcender les contingences de sa destination initiale » [2].

A suivre...


Notes

[1] Richard Scoffier, Une architecture de prix, D’Architecture n°155, p.17

[2] Daniel Pinson, Usage et architecture, L’Harmattan, 1993, p.7