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La morsure

par Laurent Vilette, architecte.

Blandine Galtier est artiste. Elle a exposé cet hiver au MI[X] de Mourenx une série de gravures réalisées d’après le chantier même de ce bâtiment tout juste achevé et ouvert au public. La série se compose de trente cinq «  instants  ». Ils offrent une perception de la construction de l’architecture, depuis son émergence hors de la terre, moment toujours un peu mystérieux, jusqu’au clos et couvert où advient l’apparence extérieure de l’édifice.

La gravure est un art insolite qui nous est peu familier. Elle conjugue tout à la fois la maîtrise du dessin, de la matière, de l’empreinte, de la reproduction. Le graveur partage peut-être avec l’architecte une relation autour de la figure de l’absence, qui se manifeste par la nécessité de devoir produire une matrice pour l’un, des plans pour l’autre, afin de pouvoir fabriquer l’œuvre.

Regarder les gravures d’un chantier, c’est aussi éprouver une autre absence, celle de l’acte de construire révolu. Mais à la différence de la photographie, la gravure conserve la trace physique de la matière et celle de l’effort physique qu’il a fallu déployer.

Blandine Galtier pratique la technique de la taille douce. Entrer dans l’atelier c’est entrapercevoir un monde. Cela commence par une simple plaque de zinc de toiture coupée au format désiré. Peut alors commencer le très long, très précis, très méthodique travail de cette surface fruste. Graver, mordre la matière. Taille directe, taille indirecte. Pointe sèche, burin, berceau, grattoir, roulettes, sillons, barbe, acides, vernis. Manière noire, aller vers le blanc, taille douce, aller vers le noir. Lignes de l’eau forte, aquatinte des surfaces, colophane, chaleur. Encre, pigments, huile de lin, viscosité, essuyage, magnésie, paumage. Carborundum, chine-collé…

La presse. Les rouleaux, lourds. Le lit, les langes en feutre. Le papier, la détrempe, la moisissure. Le papier rendu amoureux. L’empreinte, la cuvette, le gaufrage. Les passages répétés, les niveaux de gris. L’épreuve. La reproduction.

La netteté de l’empreinte qui faiblit au fur et à mesure des passages dans la presse. Dans une grande boite bien fermée sont conservées les matrices enveloppées de papier de soie. Les voir, les toucher, c’est prendre la mesure de la matière et de l’effort.

Regarder la reproduction imprimée d’une gravure, comme celle d’une peinture, c’est ne rien voir. C’est un document de représentation, comme peut l’être la photographie d’une architecture. Encore une absence. Il faut voir l’œuvre pour éprouver la morsure.

1 -  «  instants, mémoire de chantier  », exposition personnelle en février 2016 à la galerie d’art contemporain du MI[X] de Mourenx 2 - Atelier François Guibert Architectes.

Blandine Galtier a suivi des études d’architecture et travaillé en agence. Elle mène une activité d’artiste graveur depuis 2006. www.blandine-galtier.net.