Archipride

Passage

par Jacques Anglade, ingénieur structures et parrain de la promotion 2014-2015 des jeunes inscrits au Tableau de l’Ordre des architectes d’Aquitaine

J’ai longtemps vu mon métier d’ingénieur structures bois comme un métier de passeur.Comme une passe au rugby  : Une balle saisie au vol des mains de l’architecte, et passée le plus vite possible au charpentier, le plus près possible du but. Après 24 ans, il est temps pour moi d’envisager une autre façon de jouer ce rôle de passeur.

Plusieurs crises - écologique, économique, et de la maîtrise d’œuvre - se conjuguent aujourd’hui. La croissance sans fin, dans un monde fini, n’est pas tenable. Sans même évoquer l’effet de serre, les richesses naturelles viennent à s’épuiser, et il nous faut économiser. L’usage de matériaux renouvelables s’impose, le bois le premier. Construire en économisant l’énergie grise est devenu un devoir citoyen.

En partie dérivée de la crise précédente, mais aussi simple résultat de l’avidité humaine, la crise économique nous pousse à revoir à la baisse le coût des constructions. La simplicité devrait s’imposer, mais la mainmise progressive, depuis un siècle, de l’ingénierie sur l’architecture et sur l’acte de construire est une catastrophe. S’appuyant notamment sur l’édiction de normes sans cesse plus complexes, tiraillé entre tant de contraintes opposées, le projet perd en cohérence, tandis que les équipes s’élargissent sans fin. La situation imposerait pourtant des équipes resserrées et une vision globale, celle du constructeur au sens large. Cette vision large, les grands groupes tentent de la réunir en leur sein. Mais leur abandonner l’acte de conception, c’est courir le risque que la recherche du profit, leur motivation principale, guide essentiellement les choix. Les conséquences inévitables de cette attitude, on ne les voit que trop depuis 60 ans  : gaspillage des ressources, perte des savoir-faire, dumping social. Alors que faire appel aux ressources locales, aussi bien en savoir-faire qu’en matériaux, est devenu une priorité.

Aujourd’hui, il nous faut donc construire économiquement des bâtiments écoresponsables, avec une vision globale et enracinée dans un terroir. Ceci implique une autre manière de concevoir, en équipe resserrée, où les compétences ne s’additionnent pas simplement, mais se mêlent, curiosité aidant. Naissent ainsi la nécessité et l’envie de bâtir une équipe pluridisciplinaire, transversale, qui transcende ces frontières artificielles instaurées depuis un siècle dans l’acte de construire.

C’est le pari que nous avons fait, Adela Ciurea et moi, en fondant ce printemps Atelier NAO  : un atelier transversal, où dialoguent, échangent, inventent ensemble une architecte et un ingénieur. Deux générations, donc des transmissions au pluriel, en tous sens  : nous faisons le pari qu’au-delà des spécialisations, des origines et des générations, il soit possible d’être, enfin et seulement, constructeurs.