cultures

Le désir de Bordeaux.

par Boubacar Seck, architecte

Bordeaux suscite le désir. Le tramway est nommé plaisir. La fée s’est réveillée grâce aux édiles et aménageurs qui se sont penchés à son chevet depuis quelques années. Maintenant, auteurs, écrivains, cinéastes et touristes se bousculent pour l’admirer. Mais il y avait si longtemps, presque quarante ans [1], qu’un chercheur et son équipe ne l’avaient autant passée au scanner pour un check-up complet. C’est ce qu’Olivier Ratouis et son équipe de vingt-cinq personnalités ont magistralement tenté et réussi. Pour cela, ils ont d’abord nommé les choses. «  Parler d’agglomération c’est renvoyer au vocabulaire des sciences de la ville et c’est en même temps utiliser un terme banalisé alors qu’il est très technique  » prévient-il. Il s’agit donc pour lui et son équipe de renouveler le regard sur une histoire urbaine à partir des catégories, de relever les usages du terme et de voir comment ils étaient utilisés dans la démographie, la sociologie, la statistique, l’économie, l’urbanisme. Le mot comme outil d’analyse de la fabrication des villes. Il s’agit également, avant la balade urbaine et temporelle promise, de rappeler les trois âges du terme «  agglomération  ». Elle naît au début du xixe siècle et désigne alors des Hommes ou des groupes sociaux. Se développe lorsque la fortification cesse d’être la limite significative et cohérente de la ville pour accueillir les poussées extérieures. Elle arrive à maturité à la seconde moitié du xxe siècle quand apparaît l’idée d’agglomération politique et se pose la question des limites et des seuils. Après ce travail d’inventaire et de sémantique précis, Olivier Ratouis nous plonge dans une exquise promenade architecturale et urbaine en grandes périodes jalonnées d’anecdotes historiques et de pépites dont on ne fera pas le tour en une seule lecture  : la grande période du xviiie siècle et de la ville ouverte  ; le xixe siècle et la relation aux banlieues  ; la phase Adrien Marquet et l’Entre-deux guerres  ; le long règne de Jacques Chaban Delmas  ; la création de la CUB [2](2)  ; le Projet Urbain et le renouveau de l’agglomération. Des règlements sur le nettoiement au Moyen Âge au désir du tramway en passant par le passage du préfet Haussmann et Adolphe Alphand qui feront plus tard Paris cette capitale du xixe siècle que nous connaissons ou l’inauguration du campus de Talence, l’ouvrage tient ses promesses. Les réflexions, les projets marquants et les transformations urbaines importantes ces quinze dernières années sont soumis à leur loupe sans concession  : la mise en place du réseau de tramway, l’aménagement urbain et des quartiers du Lac, des Bassin à Flot, de Belcier, de Bègles, du Grand Projet de Villes, des «  50 000 logements  »… L’ouvrage est une mise à disposition au public des éléments parfois ignorés ou méconnus de notre histoire ou une mise en cohérence lorsqu’ils étaient connus par bribes. On peut y piocher ce que l’on désire comme on fait son marché. Il est un talisman contre les études simplificatrices tout en étant un objet agréable avec une iconographie et une cartographie importantes. Tout ou presque, y est. Des architectures fantômes comme certaines Portes disparues  : Dauphine, Capucins ou Chapeau-Rouge jusqu’aux dernières réflexions sur la Fabrique Métropolitaine ou les débats de la Biennale d’Agora. Et la politique n’est jamais loin. L’Intendant Tourny annonce la couleur  : «  Les projets que je forme pour embellir les dedans et dehors de la ville demandent que je veille qu’il ne soit faite aucune nouvelle construction qui puisse les contrarier. Je vous charge d’informer tous les maîtres architectes et maîtres maçons que je leur défends de commencer aucune bâtisse sans m’avoir apporté un mémoire qui explique l’espèce de bâtiment  ».

Autre temps  !

A l’heure d’une démocratie moins directive, les débats se font à fleuret moucheté. Le maire de Bordeaux et le Président de la Communauté Urbaine de Bordeaux parient sur une «  ville millionnaire  » en construisant de nouveaux logements situés sur des quartiers de renouvellement urbain, sur «  l’arc de développement durable  » selon Alain Juppé, auxquels s’ajoutent les «  flèches de la CUB  » le long des axes de transport selon Vincent Feltesse. «  La construction d’une agglomération, Bordeaux et ses banlieues  » est promis à un bel avenir entre les mains du public et plus particulièrement celles des étudiants et des experts de la Ville.

Olivier Ratouis, professeur d’urbanisme à l’Université Bordeaux 3 Montaigne (Institut d’Aménagement) et membre de l’UMR ADESS.


Notes

[1] « Histoire de Bordeaux  » sous la Direction de Charles Higounet, 8 volumes, Bordeaux 1962 à 1974

[2] CUB : Communauté Urbaine de Bordeaux

  • Olivier Ratouis (dir.), La construction d’une agglomération. Bordeaux et ses banlieues, Genève : Metispresses, 2013, 608p.