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Le devenir de l’être urbain

par BOUBACAR SECK, architecte

Les philosophes parleraient de tout (le bonheur, la peur, l’obésité, le football, Facebook, l’euthanasie…) mais pas assez de ville déplore Thierry Paquot. Alors, dans cet essai si précieux et (trop ?) référencé, il invite ses collègues à venir se pencher sur cette fée oubliée. À descendre sur le terrain comme on dit dans les « técis » selon ses propres mots pour se demander ce que c’est habiter un territoire déconsidéré, pourquoi la ségrégation se manifeste là plus qu’ailleurs, comment un adolescent vit son passage à l’âge adulte alors même qu’aucune promesse de futur ne lui est faite ?

S’ensuit un terrible réquisitoire des villes : ces enlaçures incertaines de boniments et écueils générant une urbanité discriminante, une citadinité inconstante, une hospitalité sélective, des exclusions ciblées et énormément d’incivilités sans raison explicite.

Pour réfléchir, philosopher, Thierry Paquot nous intime de nous (re)saisir de certains concepts. Malaxer autrement celui de « projet » qui ne résout pas toujours tout avec ses variantes « objet », « trajet », et même « sujet ». Redéfinir la place affaiblie de l’architecte dans le processus d’urbanisation actuelle. Distinguer le sens des mots « espace », « site », « paysage », « lieu ». Creuser l’urbanité comme une civilité, la politesse ou la maîtrise de la langue. Accepter l’idée que les notions de « porte » et « mur » ne sont pas tout à fait acquises. Réhabiliter la saisonnalité et les temporaralités ? pour susciter la sociabilité dans les villes où le soleil se couche et tout le monde s’en fout. Remettre les pendules urbaines à l’heure de l’égalité et de la diversité à l’image des « bureaux des temps », combats précurseurs des Italiennes au mitan des années quatre-vingt.

La ville c’est aussi la solitude, l’isolement, la déliaison, la distance dans la proximité. C’est surtout le lieu de la fabrique du « mutilé social » et des gueules cassées de la relation. Paris, New York, Rio, Lagos et Mumbai ne sont jamais loin lorsqu’il s’agit d’amasser rapidement galères et misères.

L’auteur n’oublie pas de convoquer les philosophes de la pauvreté et de la précarité pour nous rappeler nos désaffiliations, nos fragilités et vulnérabilités. Et comme si la philosophie ne suffisait pas, le cinéma et la littérature (La crise de Coline Serreau, Une époque formidable de Gérard Jugnot ou Les saisons de la nuit de Colum Mc Cann) sont appelés à la rescousse pour donner chair à cette pensée si affûtée.

« Un philosophe en ville » est une agréable réflexion sur le devenir urbain de l’être, le devenir de l’être urbain. Mais non Monsieur Paquot, vous n’êtes pas seul !